Critique : Natsume Sôseki, le 210e jour, 1906

Ce petit livre est une quintessence de l’œuvre littéraire de Sôseki, une petite sucrerie douce-amère..

Deux compagnons de voyage s’entendent pour escalader un volcan en activité. Leurs noms sont Kei et Roku, mais ils pourraient aussi bien porter un autre nom. L’un est bourgeois, l’autre est révolutionnaire, mais ils pourraient aussi bien avoir d’autres convictions, ou aucune. D’ailleurs n’est-ce pas déjà le cas ?

Qu’ils s’agisse de leur rencontre, des détails pratiques de leur voyage, de leurs grandes discussions ésotériques, des bribes volées à d’autres occupants de leur auberge, de leur ascension à proprement parler, du monde qui les entoure, rien ne fait sens, tout est ce qu’il est aussi bien que son contraire… mais aussi tout autre chose. Un 210e jour, évidemment. Ou peut-être le lendemain. Ou la veille.

Cette histoire est celle éternelle du serpent qui se mord la queue, ou bien est-ce le cercle de la vie, ou encore ce sentiment douloureux de n’être que ce qu’on est, c’est-à-dire relatif, et finalement tout à fait absurde, ridicule, risible.

Car c’est tout le génie de Sôseki d’avoir mis en scène l’absurde pour personnage principal, bien avant Eugène Ionesco ou Samuel Beckett. Sa constante est l’ironie, dernier recours du sage devant le manque de sens, de signification, et finalement d’absolu, dans le monde qui l’entoure et en lui-même.

Il met là en exergue son angoisse existentielle mais aussi artistique, son Weltschmerz, tout en maintenant un style impeccable, décidément à toute épreuve, y compris pour décrire une telle mise en abîme, vertigineuse.

« Sans doute l’ombre du démon de la vie réelle est-elle toujours à hanter la recherche de la beauté » (Choses dont je me souviens)