Critique : Natsume Sôseki, le 210e jour, 1906

Ce petit livre est une quintessence de l’œuvre littéraire de Sôseki, une petite sucrerie douce-amère..

Deux compagnons de voyage s’entendent pour escalader un volcan en activité. Leurs noms sont Kei et Roku, mais ils pourraient aussi bien porter un autre nom. L’un est bourgeois, l’autre est révolutionnaire, mais ils pourraient aussi bien avoir d’autres convictions, ou aucune. D’ailleurs n’est-ce pas déjà le cas ?

Qu’ils s’agisse de leur rencontre, des détails pratiques de leur voyage, de leurs grandes discussions ésotériques, des bribes volées à d’autres occupants de leur auberge, de leur ascension à proprement parler, du monde qui les entoure, rien ne fait sens, tout est ce qu’il est aussi bien que son contraire… mais aussi tout autre chose. Un 210e jour, évidemment. Ou peut-être le lendemain. Ou la veille.

Cette histoire est celle éternelle du serpent qui se mord la queue, ou bien est-ce le cercle de la vie, ou encore ce sentiment douloureux de n’être que ce qu’on est, c’est-à-dire relatif, et finalement tout à fait absurde, ridicule, risible.

Car c’est tout le génie de Sôseki d’avoir mis en scène l’absurde pour personnage principal, bien avant Eugène Ionesco ou Samuel Beckett. Sa constante est l’ironie, dernier recours du sage devant le manque de sens, de signification, et finalement d’absolu, dans le monde qui l’entoure et en lui-même.

Il met là en exergue son angoisse existentielle mais aussi artistique, son Weltschmerz, tout en maintenant un style impeccable, décidément à toute épreuve, y compris pour décrire une telle mise en abîme, vertigineuse.

« Sans doute l’ombre du démon de la vie réelle est-elle toujours à hanter la recherche de la beauté » (Choses dont je me souviens)

Advertisements

Critique : Murakami Ryû,Thanatos, 2001

Thanatos est le troisième volet des Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort, après Ecstasy et Melancholia. Il n’est cependant pas nécessaire d’avoir lu les deux premiers opus pour apprécier.

Nous suivons ici Reiko, “l’actrice” réfugiée et/ou exilée à Paris, qui après avoir subi un dernier rejet de la part de son Maître, Yazaki, décide de tout plaquer pour partir sur l’île de Cuba.

Elle s’appuie alors sur un Japonais, appelé par la douane cubaine comme interprète (Reiko ne parle pas un mot d’espagnol), spectateur et victime tout à la fois de la descente aux enfers de cette femme fascinante, hypnotisante, dangereuse certainement, mais aussi une soumise (une esclave comme disent les anglo-saxons) sans réelle substance. Un “trou noir”, comme disait le Maître.

Et nous assistons ainsi à un monologue à deux, haletant, prenant, avec des phrases extrêmement étirées, car elle s’accroche enfin à ses souvenirs comme à une dernière étincelle de raison (de vie ?), cet opus nous racontant à la fois la déchéance de cette femme et l’histoire du trio Yazaki-Keiko-Reiko, avant Ecstasy.

C’est aussi une réflexion et presque un essai sur ce qui fait le moi, sur le sens de la vie, de l’existence, et du plaisir, agrémenté des réflexions parfois hasardeuses mais toujours bien senties de Yazaki sur le monde, c’est-à-dire en vérité sur tout sujet qui lui viendrait à l’esprit.

Comme tous les Murakami, il secoue, on ne peut pourtant pas le lâcher, cette troisième immersion dans le monde du sadomasochisme n’a pourtant pas pour fonction de satisfaire les fascinés du glauque et de l’horreur, mais bien de bousculer nos préjugés et de nous obliger à nous interroger sur nous-mêmes et notre rapport à l’autre. Une lecture salutaire.

Critique : Sun Yat-Sen, Souvenirs d’un révolutionnaire chinois, 1918

Sun Yat-Sen présente ici un opuscule fort étrange. Ecrit au sortir de la Première Guerre mondiale, alors qu’il se trouve en opposition au pouvoir central pour ainsi dire depuis l’arrivée au pouvoir du parti révolutionnaire en 1912 – contradiction bien chinoise !, le fascicule est d’abord une justification de l’action et des idées de Sun.

La première partie est composée de sophismes sur le comprendre et l’agir, afin de déterminer lequel a la précédence. Ce passage est sans grande valeur littéraire, philosophique ou politique.

Puis il se défend d’abord en soutenant la thèse que les échecs successifs du parti révolutionnaire sont dûs à l’indiscipline des hommes forts et au manque d’écho des théories et de la stratégie du visionnaire Sun Yat-Sen.

Ce n’est qu’ensuite, en une trentaine de pages, qu’il expose véritablement ses Souvenirs, c’est-à-dire l’histoire de son point de vue personnel de la révolution républicaine de 1885 à 1912. On remarquera d’ailleurs qu’il appuie sur le rôle de la France, probablement très surestimé alors que l’Allemagne, ancienne protectrice du Guomindang, vient d’être vaincue en Europe.

Enfin, deux discours ultérieurs viennent clore l’opuscule, afin de donner au lecteur français une idée de la philosophie politique de Sun Yat-Sen : les Trois Principes (nationalisme, démocratie, socialisme), la Constitution des Cinq Pouvoirs.

On eût aimé que ces trente pages en eussent été cent trente, mais leur valeur n’en reste pas moins inestimable pour tout lecteur curieux de comprendre la Chine d’hier comme d’aujourd’hui.

Critique : Claude Farrère, le Grand Drame de l’Asie, 1938

Ce petit livre se présente comme un récit de voyage. Et en effet, Claude Farrère, après plusieurs décennies d’absence, parcourt le Japon, la Corée, la Mandchourie, la Chine. Il rencontre, il dîne, il discute, il est reconnu. Il faut dire que c’est un auteur à succès, un écrivain du Japon, mais aussi un défenseur reconnu du Japon en France.

Nous sommes en 1938. La guerre est bien entamée, que l’on considère qu’elle ait été commencée avec l’invasion de la Mandchourie en 1931-1932 ou en 1937 avec l’invasion de la Chine du Nord – incident du pont de Lugouqiao. Hors si l’auteur est foncièrement anti-hitlérien, il est au moins autant attaché à la cause japonaise. A la cause japonaise, contre la Chine.

Car la deuxième partie du fascicule, qui présente le véritable intérêt, et pour laquelle le récit de voyage, très rapide, n’est en fin de compte qu’un prétexte, est surtout ça : un réquisitoire contre la Chine, et un plaidoyer pour le Japon. On aurait pour le moins aimé que l’auteur se servît moins de lieux communs et plus d’arguments fondés en raison, sans quoi ses conclusions n’ont que peu de poids. La plupart des thèmes développés ici sont d’ailleurs mieux expliqués et soutenus dans d’autres publications.

En somme, c’est ce qu’on appelle un pamphlet.

Critique : Murakami Ryû, Miso Soup, 1997

Murakami Ryû nous as habitué au thème d’Eros et Thanatos, sexe, mort et décadence dans un Japon moderne qui a perdu son âme. Cependant ce roman est peut-être le plus dur ; et le lecteur peut ressentir à quel point il a dû être difficile – au sens moral – à écrire.

Car c’est une catharsis, une libération, une purification que tente Murakami, ou comme il le dit lui-même, il joue aux éboueurs avec Miso Soup. Dans le roman, le trouble-fête qui en est chargé est un Américain standard, mythomane, fantastique – au sens de Huysmans, et banal, qui arrive au Japon avec en main son magazine spécialisé sur les lieux de débauche de Tôkyô.

Une grande anxiété, puis une profonde angoisse, une inexprimable et inexplicable paranoïa s’empare petit à petit du guide japonais de ce “Frank”, trop familier de ce monde d’ordures, et lui-même en couple avec une lycéenne, thème que Murakami a aussi plusieurs fois repris dans son oeuvre – peu après l’arrivée de Frank, c’est aussi un meurtre d’une lycéenne qui se prostituait qui déclenche les doutes du guide… jusqu’à l’apothéose finale.

Un grand Murakami, sans complaisance.